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Interview Kevin Corre, le numéro 1 français du 3×3 (Partie 1)

Numéro 1 français en 3×3, Kevin Corre (2,03m, 36 ans) est classé 47e au monde. Sous contrat avec l’équipe saoudienne de Jeddah, il nous raconte son nouveau quotidien de joueur professionnel de 3×3. Entretien en deux parties, en voici la première.

Qu’est-ce qui vous a motivé à sauter le pas et quitter complètement le 5×5 pour le 3×3 ?

“Je jouais en 3×3 tous les étés depuis 2012. Dès que la saison en 5×5 se terminait, je courais au 3×3 parce que c’est vraiment une discipline que j’ai toujours trouvé plus libre, plus fun. Il y a moins de choses qui peuvent nous embêter. Au 3×3, quoi qu’il arrive, tu joueras beaucoup, tu prendras beaucoup de shoots parce que 12 secondes ça va très vite, il n’y a pas de coach qui va te dire de faire quelque chose qui ne te plait pas, il n’y a pas de coach ou de club qui vont te donner des objectifs inatteignables. Tu es toi-même l’acteur de ton projet 3×3. C’est quelque chose qui me plaisait beaucoup. Il y avait une forme de lassitude qui s’était installée dans ma carrière 5×5 et je sortais d’une année qui avait été très difficile avec mon dernier coach à Aix-les-Bains. L’opportunité s’est montrée de jouer avec Jeddah et d’avoir un contrat donc de pouvoir faire vivre ma famille. J’ai sauté sur l’occasion.”

Que préférez-vous dans cette discipline en comparaison au 5×5 ?

“Pour moi, 3×3 rime avec liberté. Que les quatre joueurs soient vraiment acteurs du projet c’est quelque chose qui m’a beaucoup plu. Sortir de cette routine du 5×5 où l’on arrive dans un club et tout nous est dicté. On peut passer d’un club ou d’un coach où on nous demande bleu, blanc, rouge et l’année d’après vert, jaune, bleu. Au 3×3 on a son identité propre et on essaye juste de trouver des joueurs qui peuvent coller entre eux. Justement, il y a ce côté humain qui me plait beaucoup au 3×3 parce qu’en 5×5 on peut passer une année avec des joueurs qui ne nous conviennent pas, avec qui on ne s’entend pas, avec un coach avec qui on ne s’entend pas, avec une équipe ou un club où on n’est pas en adéquation. Dans le 3×3, ce n’est pas possible. C’est tellement intense, c’est tellement poussé au maximum, c’est tellement fatigant que si un joueur nous dérange ça va se voir, ça ne fonctionnera pas et ça sortira forcément à un moment. Ce côté humain, s’ouvrir à l’autre, savoir manager les autres, savoir se manager soi-même, se connaître soi-même c’est quelque chose que j’ai découvert et pu développer dans le 3×3. Je le faisais déjà en 5×5 mais j’ai vraiment pu le mettre en application au 3×3. Cette dimension humaine, je la trouve géniale. Il y a surtout un truc très important qui me plait beaucoup dans le 3×3, c’est de pouvoir voyager. Je trouve que le voyage me rend riche parce que je découvre des cultures, je voyage à travers les pays, des pays que je connais pas. J’ai d’ailleurs pu voyager beaucoup plus en ces deux saisons avec Jeddah que tout le reste de ma vie. Le voyage est vraiment quelque chose de très important dans ma vie de 3×3. On a pu avoir perdu, on a pu être sur une mauvaise saison, quand on vous dit ‘la semaine prochaine on va à Los Angeles’ ou ‘la semaine d’après on est à Ljubljana’, c’est une motivation supplémentaire parce qu’on va découvrir quelque chose. C’est au-delà du basket.” 

Comment s’est faite la connexion avec l’équipe Jeddah ?

“Après une année où j’ai très peu joué avec Evreux à cause d’une hernie discale, je suis arrivé en été et j’allais mieux. Je voulais retrouver un club en 5×5 donc j’avais besoin de compétition. J’avais besoin de jouer au basket, que ce soit 3×3 ou 5×5. J’ai donc joué le maximum de tournois possibles et j’ai reçu l’appel d’un ami qui est Anthony Christophe pour aller participer au Challenger de Ljubljana. Avec Anthony, on a essayé de trouver des joueurs disponibles, la saison 5×5 avait déjà repris mais je n’avais pas de club. On a essayé de trouver des joueurs français pour faire une équipe et pouvoir aller là-bas mais ça ne s’est pas fait. Aucun autre joueur n’était disponible parce qu’il fallait payer le billet d’avion. Anthony a donc appelé l’organisateur et lui a demandé de trouver deux joueurs slovènes pour qu’on puisse participer. On s’est finalement rendus à Ljubljana et là-bas, on a rencontré deux joueurs slovènes 30 minutes avant le premier match. On a réalisé un super tournoi puisqu’on a terminé troisièmes et on a battu des équipes du top 10 mondial, notamment Liman. Cette troisième place au tournoi nous a permis de nous qualifier pour le World Tour de Debrecen (Hongrie). Dans ce tournoi, j’ai pu jouer en demi-finale contre cette personne qui allait être mon futur coach à Jeddah, Ales Kunc. Je me rappelle avoir fait un super match contre son équipe et contre lui. Même si on avait perdu, on leur avait vraiment rendu les choses difficiles. Ils étaient à l’époque l’une des meilleures équipes sur le World Tour. Je pense que c’est à ce moment-là que mon coach a pu me repérer. Une année plus tard, il m’a proposé ce contrat-là avec Jeddah pour mon plus grand bonheur.” 

Comment se passe votre nouvelle carrière de joueur 3×3 ?

“Je dois dire que je suis complètement épanoui avec cette aventure parce que je pense que je suis arrivé à un moment de ma vie et à un moment de ma carrière où je donne la priorité au plaisir de jouer et je choisis vraiment les choses que je vais faire. C’est-à-dire que si quelque chose ne me plait pas, j’aurai la capacité de le dire, de l’exprimer. Être un joueur 3×3 c’est beaucoup plus libre et ça permet aussi de voyager donc ça m’épanouit complètement. Je suis très heureux. Ça se voit aussi sur mon classement français et mondial puisque je suis premier français et 47e joueur mondial à l’heure qu’il est, ainsi que sur les résultats collectifs. Je m’épanoui complètement parce que je suis acteur complètement du projet, je sens que cette équipe et ce management à Jeddah a confiance en moi, sait me laisser m’exprimer quand il y a besoin et sait aussi me cadrer quand il y a besoin. Je sens que je progresse encore, que j’apprends sur le 3×3 parce qu’avec cette équipe de Jeddah on peut côtoyer les meilleures équipes mondiales. Je ne joue pas pas toute l’année au 3×3, ce qui permet aussi de prendre soin de moi physiquement, de m’entraîner, de me préparer et aussi de commencer à rentrer dans mon après carrière qui arrivera, je l’espère, le plus tard possible.” 

“La situation du 3×3 en France est frustrante parce que ça fait plusieurs années qu’on entend les mêmes choses et que ça n’avance pas.”

À aujourd’hui 36 ans, jusqu’à quel âge vous voyez-vous aller ?

“Il y a quelques années, à la fin de ma carrière 5×5, je ne me serais pas donné longtemps. Maintenant, avec cette carrière dans le 3×3, j’espère aller le plus loin possible dans le sens où tant que je prends encore du plaisir, tant que j’arrive à apporter quelque chose à mon équipe, ça sera toujours quelque chose de bénéfique et valorisant pour moi. En plus de ça, comme j’ai du temps pour prendre soin de moi, je me sens beaucoup mieux physiquement que quand je jouais en 5×5. J’espère aller le plus loin possible mais le jour où j’arrêterai, ce sera aussi avec grand plaisir et beaucoup de gratitude envers cette carrière dont je suis très fier.” 

N’était-ce pas une décision compliquée à prendre de vous tourner entièrement vers le 3×3 quand on voit que c’est une discipline encore jeune ? 

“Au contraire, c’est quelque chose qui est tout aussi valorisant parce que justement, nous sommes les premiers. Je suis, par exemple, le premier joueur français à avoir gagné un Challenger. Je faisais partie de l’équipe de France de 2012 qui a gagné pour la première fois une médaille d’or et une médaille d’argent. Tout est à faire et tout est à écrire donc c’est valorisant. L’expérience que j’engrange à l’étranger pourra aussi être réinvestie pourquoi pas en France ou ailleurs. C’est très valorisant de pouvoir écrire son propre chemin sans suivre celui des autres. Par contre, c’est vrai que c’est un petit peu frustrant parfois de voir comment le 3×3 peut évoluer en France parce qu’on a clairement plusieurs trains de retard. Quand je fais certains tournois en France, on voit les choses évoluer, mais dans d’autres pays du monde ça a bougé beaucoup plus vite. La situation en France est frustrante parce que ça fait plusieurs années qu’on entend les mêmes choses et que pour l’instant ça n’avance pas. Je pense que les JO et la qualification des filles pour les JO vont sans doute aider. C’est dommage que les garçons ne soient pas parvenus à se qualifier parce que ça aurait grandement pousser le 3×3.”  

N’y a-t-il pas eu un peu d’appréhension, surtout à l’idée de partir dans une région loin de la France ? 

“Quand Ales Kunc m’a proposé ce contrat en Arabie Saoudite, c’était pour moi un rêve d’un jour pouvoir jouer en professionnel au 3×3, donc j’ai tout de suite accepté. Dans n’importe quel coin du globe j’aurais étudié très fortement la proposition. L’Arabie Saoudite c’était vraiment quelque chose de très inconnu et plutôt mal vu de par ce qu’on entend en France. J’ai pu me documenter un peu avant le départ, mais je partais clairement dans l’inconnu. Je n’avais pas vraiment peur, c’était plutôt un challenge. Il y a par contre des personnes qui ont eu cette proposition-là et qui ont clairement refusé parce qu’ils ne souhaitaient pas jouer pour ce genre de pays. Pour moi, ça n’a jamais été un problème et quand on est arrivés là-bas, j’ai pu découvrir une société, une culture, un pays, la ville de Jeddah qui est clairement différente mais toute aussi accueillante. Maintenant je peux dire que Jeddah fait partie de mon cœur et de moi parce qu’après y avoir passé pas mal de temps je me suis imprégné de ce qui se fait là-bas, je me suis imprégné de comment les gens vivent et qui ils sont. Et puis je me bats avec ce drapeau de l’Arabie Saoudite et le nom de Jeddah sur le terrain. C’est avec grand plaisir que j’essaye de leur rendre la confiance, l’investissement et l’opportunité qu’ils me donnent. Pour ce qui est du pays et de ce qui s’y fait, c’est un pays avec ses règles et son mode de fonctionnement. Mais c’est un beau pays, les gens ont de belles valeurs et on a toujours reçu un accueil chaleureux. Ils prennent vraiment soin de nous.” 

Quel est le quotidien d’un joueur de 3×3 ?

“Tout dépend du coach. Le notre, Ales Kunc, est un slovène qui a notamment joué dans plusieurs clubs en France. Il connaît très bien la France. Il a aussi joué en équipe nationale slovène, il a joué de nombreuses années sur le World Tour de 3×3 et il a gagné beaucoup de médailles. C’est lui qui nous dirige et qui chapeaute le tout. On s’entraîne quand même sur des gros volumes. A part un jour où on est de repos, on va deux fois par jour à la salle, c’est-à-dire qu’on fait parfois de la musculation le matin ou du shoot. L’après-midi est souvent dédiée à l’entraînement collectif et aux matchs. Ça c’est pour ce qui est de la période de préparation. On a aussi des séances de préparation physique parce que le 3×3 est clairement axé sur le physique, le cardio, les courses et le combat pendant le match donc on a un préparateur physique qui est venu s’occuper de nous. On se prépare souvent entre un mois et dix jours avant la compétition. Si c’est une compétition qui va se dérouler en Europe, on va faire des camps d’entraînement en Europe avec des équipes qui sont sur le World Tour. Par exemple, on a été à Amsterdam, Belgrade, en Slovénie. Si ce sont des destinations plus lointaines, on se retrouve à Jeddah et là on s’entraîne avec les locaux. Comme nous sommes acteurs du projet, il est souvent arrivé que l’on demande au coach d’alléger le planning. Pour ce qui est de la période de compétition, on a souvent un programme où l’on enchaîne, où l’on essaye de partir sur la route pour différents tournois. Avec ce qui se passe dans le monde et le Covid c’est moins facile, mais la première saison on avait enchaîné Los Angeles et le Canada, on était rentrés quelques jours puis on est repartis pour quelques tournois en Europe.” 

Comment se passe la rémunération d’un professionnel du 3×3 ?

“On a un accord avec la fédération saoudienne. Elle nous donne différentes choses en échange de notre travail. Ils nous logent, ils nous nourrissent et ils nous blanchissent. On a un contrat de travail. Ils prennent vraiment soin de nous.” 

Crédit photo : FIBA